Parfums et bien-être : le pouvoir des odeurs
Par Valérie et Éléonore Kerangall
19/10/20
d
Esprit | Corps | Science
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10 minutes

L’odorat, sens injustement ignoré, voire méprisé, car considéré comme rapprochant trop l’homme de l’animal, a pourtant un rôle essentiel dans notre vie affective et sociale. Longtemps associés aux dieux qu’ils permettaient d’approcher, les parfums ont été utilisés à des fins thérapeutiques avant d’être généralisés à des usages domestiques, jusqu’à ce que le marketing s’en empare au point d’en faire un produit du paraître. 

Pourtant, prendre conscience du potentiel olfactif de notre monde est un moyen de retour à l’essentiel et une source de bien être sans limites.

Petite histoire des odeurs

Odeurs fortes et odeurs divines

Depuis toujours le parfum a eu comme but de dissimuler la puanteur, et l’odorat longtemps méprisé resurgit aujourd’hui instinctivement par l’évocation d’odeurs désagréables, comme « m*** alors ! », « ça sent le roussi… » ou encore « je ne peux pas le sentir ! ».

« Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l’urine, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton […] les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés, leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d’oignon […] la noblesse puait du haut jusqu’en bas et le roi lui-même puait comme un fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver. » Cette description du Paris du XVIIIe s. faite par P. Süskind dans son roman Le Parfum, est encore une vérité au XIXe siècle. Le Ier Empire crée dans chaque département un Comité d’Hygiène Publique et de Salubrité qui durant tout le XIXe siècle cherche à cadrer les industries dont les activités incommodent les riverains par « leur odeur insalubre ». En 1880, au lendemain de l’épidémie de choléra, Adolphe Blanqui à Lille ou le Dr Bayard à Paris témoignent encore de la puanteur de la plupart des immeubles visités où l’on entre « que par des allées basses, étroites et obscures qui servent de lit à un ruisseau fétide chargé des eaux grasses et des immondices de toute espèce qui pleuvent de tous les étages. » (1).

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Tandis que le monde des hommes pue, celui des Dieux est parfumé !

Dans l’Egypte antique, les prêtres utilisaient des huiles parfumées, des onguents et des fards aux senteurs puissantes pour procéder à la toilette des statues divines. Les résines, tels l’oliban et la myhrre, étaient brûlées et leurs essences capiteuses s’élevaient vers les dieux… donnant son étymologie au parfum : « per fumum » c’est-à-dire « par la fumée ». La pratique de l’embaumement à grand renfort d’onguents et de substances parfumées permettait d’assurer l’intégrité du corps lors de son voyage vers l’au-delà.  

Le lien avec les dieux est également établi par la correspondance que les Greco — Romains faisaient au Ier siècle avant J.-C. entre les Dieux et les parfums : le benjoin à Jupiter, l’ambre gris à Vénus… . (2). De nos jours encore de nombreuses religions ont coutume de brûler de l’encens ou de procéder à des offrandes parfumées à l’instar des rois mages qui offrent de l’or, de la myrrhe et de l’encens. 

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Une influence socio-culturelle

Sur le plan social, l’odorat inscrit l’individu dans un groupe spécifique : ainsi les jeunes enfants ne sont pas rebutés par les odeurs d’excréments que l’éducation va leur faire rejeter pour grandir et appartenir au groupe des adultes. La sensibilité à certaines odeurs relève donc de l’éducation et elle diffère selon les temps et les lieux. Une étude montre que les odeurs des produits ménagers correspondent à des préférences olfactives culturelles : les Espagnols apprécient le citron, tandis que les États-Uniens préfèrent la cannelle (abondante dans le Coca – Cola) et les Allemands les odeurs de pin et sapin. (3)

Je sens donc je suis

Les odeurs sont très personnelles = chacun a une odeur qui lui est propre et chaque peau va réagir différemment au même parfum. L’odeur corporelle est la plus familière, mais c’est aussi celle que nous cherchons le plus à camoufler tant elle nous rapproche de notre nature animale. Considéré comme « grossier » par Descartes, Freud écrit « l’odorat était un sens qu’il avait fallu que l’on refoule pour que la civilisation se développe ». Ainsi non seulement notre vocabulaire pour caractériser les parfums est souvent pauvre, et nos sociétés modernes très mécanisées acceptent mal les odeurs qu’exhalent les efforts physiques.

Au sein du groupe auquel il appartient par son éducation et sa culture, chacun possède une empreinte olfactive qui lui est propre au point que la gendarmerie scientifique en collaboration avec de grandes écoles de chimie travaille à l’élaboration d’une reconnaissance comparable à celle permise par les empreintes digitales. (4)

Sens le plus profond, le plus instinctif, le plus long dans la mémoire, l’odorat est acquis bien avant la naissance, et dès le 7e mois le fœtus est sensible aux odeurs. Le nourrisson, sensible à l’odeur de sa mère est apaisée par le coton porteur de l’odeur maternelle déposée dans les couveuses par les infirmières (5).

Un sens primaire qui dans ses trajets internes est directement relié aux émotions. Grâce à des IRM, nous savons que le bulbe olfactif est en lien direct avec le système limbique ou « cerveau des émotions ». « Le néocortex, partie superficielle du cerveau et zone du fonctionnement cognitif n’est stimulé que dans un second temps. Une odeur fait donc d’abord surgir une émotion, les mots qui viennent l’exprimer et l’analyser ne viennent qu’ensuite. » (6).

Parfum et bien-être

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Thérapie olfactive

Les parfums peuvent avoir des usages médicaux.

Dans la civilisation étrusque, des flacons à parfum porteurs de l’inscription « ruta foetida » (« rue qui pue ») semblent attester de l’usage thérapeutique de leur contenu puisque le but, de toute évidence, n’était pas d’être agréable au nez ! (7). De nombreuses plantes odoriférantes sont connues pour leur pouvoir analgésique et antiseptique tel le camphre qui a été utilisé lors de l’épidémie de grippe asiatique (1956-1958) et qui entre dans la composition du « baume du tigre ». La thérapie olfactive, quant à elle, se sert des parfums pour raviver la mémoire des patients à des fins aussi diverses que la gestion du stress, anxiété, toc, syndromes de stress post-traumatiques et même dans le cadre de soins palliatifs (8). Parmi les symptômes du virus Covid19 l’altération de l’odorat chez certains malades entraîne une perte d’appétit, un sentiment dépressif, d’isolement, de frustration d’être privés du plaisir de la bouche qui aggravent le mal être ; preuve s’il en est du lien entre l’odorat, une bonne santé physique et un bien être psychique.

Odorat et plaisir gustatif

L’odorat et le goût de manger sont deux sens étroitement liés. D’abord l’odeur déclenche la faim : qui n’a pas été irrésistiblement attiré vers une boulangerie par les doux effluves de ses viennoiseries ? Ensuite, les arômes, substances volatiles libérées par la mastication, parviennent jusqu’au nez, c’est le principe de la rétro-olfaction qui vient enrichir le plaisir du goût et de manger. Sans odorat les mets les meilleurs sont insipides et nous ne sommes pas capables de distinguer une compote de poire d’une compote de pomme, un Beaujolais d’un Bourgogne… car nous ne percevons que cinq saveurs de base (acide, amer, sucré, salé, umami). Une vie sans odeur est donc une vie sans saveur, car le goût est intimement lié au plaisir de vivre au quotidien.

Être présent au monde

Si l’empreinte olfactive est propre à chaque individu par ses caractères physiologiques et par sa culture, elle est le reflet d’un « moi profond » à connaître et à reconnaître pour mieux s’assumer et comprendre sa place dans le groupe auquel on appartient. 
Le sens de l’odorat peut être travaillé afin de se construire une large palette olfactive. 
Être sensible aux odeurs se cultive d’autant plus aisément que c’est un sens présent à chaque instant, même pendant notre sommeil, c’est « le bagage léger » dont parle Ph. Claudel (Parfums, 2012). Mais pour sentir il faut le vouloir, il faut se concentrer sur l’objet, être disponible ici et maintenant. Pour apprécier une odeur, il faut faire le vide en soi et se rendre disponible pour en prendre conscience. Ainsi, chacun peut se constituer un véritable patrimoine olfactif qui lui permet en retour d’être plus présent à son environnement.

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Parfums et mémoire intime

La zone du cerveau qui stocke les souvenirs serait proche de celle de l’odorat. Dans certains hôpitaux les soignants font sentir des odeurs aux malades souffrant d’Alzheimer afin de raviver leurs souvenirs lointains comme le pratique la Cosmetic Executive Women (9) dans ses ateliers olfactifs en partenariat avec International Flavours and Fragrances dans différents hôpitaux.

Les cellules de l’odorat se renouvellent chaque mois durant toute la vie, plus un individu apprend de nouvelles odeurs plus ses cellules souches se spécialisent au bénéfice de son odorat. Le nombre de cellules est en relation avec notre capacité à percevoir de nouvelles odeurs.

Du fait de ses liens étroits avec la vie affective et la mémoire, notre bibliothèque olfactive est bien propre à chacun et reflète le moi profond exprimé par L. Aragon « Ne me demandez pas le nom de mon parfum ! […] Le parfum d’une femme, c’est son secret. Le dévoiler, c’est se déshabiller devant le premier venu. » (Aurélien, 1945)

Source de souvenirs personnels et intimes on parle du « syndrome de Proust » pour évoquer la persistance dans le temps et la puissance évocatrice de la mémoire olfactive. Il y a deux voies physiologiques séparées :
1/réaction émotionnelle (pleurs, rires…)
2/phase cognitive (je suis capable d’identifier, d’exprimer puis de me souvenir).

Dans A la recherche du temps perdu M. Proust l’exprime clairement : « un plaisir délicieux m’avait envahi […] sans la notion de sa cause. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? […] Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray […] ma Tante Léonie m’offrait. […] La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté. » 

Alors que puis-je faire pour mieux sentir ?

D’abord être sensible à toutes les odeurs : prendre le temps d’être présent à tous les parfums qu’offre mon environnement. 

Mise en œuvre : prêter attention à toutes les odeurs dans les transports, son lieu de travail, les magasins… sans jugement, juste en conscience.

Apprendre à cultiver et à enrichir ma palette olfactive :
En mémorisant un maximum d’odeurs pour me créer un véritable patrimoine olfactif, à l’instar des apprentis parfumeurs qui associent un souvenir à une odeur grâce à un mot clef précis.

Mise en œuvre : j’associe une odeur à un mot clef qui résume à lui seul tout le souvenir lié à cette odeur.

Exemple : 
a/odeur : parfum des orangers du jardin de l’Alcazar de Séville. 
b/ souvenir : les allées, les bassins, fin de matinée, vacances de la Toussaint, discussion avec un Espagnol de passage…
c/mot clef : Séville

Puis faire le chemin inverse en travaillant à faire mentalement émerger l’odeur à la seule évocation de ce mot clef. 

Mise en œuvre : à partir du mot clef, se remémorer toutes les caractéristiques de l’arbre, de l’objet, du moment, du lieu… afin d’en reconstituer l’odeur dans sa tête.

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Cuisiner avec les odeurs : pour être « bon », un plat doit être beau et offrir des qualités olfactives et gustatives. Utiliser les herbes, les épices et les aromates afin d’enrichir la cuisine du « goût de l’odeur ». 

Mise en œuvre : rehausser la saveur de vos marinades comme de vos pâtisseries grâce à la coriandre, ne pas hésiter à mitonner une blanquette de veau à la vanille ou à préparer une tarte aux poires saupoudrée de thym…

Ainsi, « Décrypter les mystères de l’odorat c’est enrichir notre quotidien d’une dimension sensorielle plurielle et foisonnante » (6), c’est pleinement s’ouvrir au monde et prendre conscience de soi. Dans un monde soumis à une surenchère de sollicitations visuelles et auditives, l’odorat pourrait être enfin reconnu à sa juste valeur.

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Notes et références

(1) A. Corbin Le miasme et la jonquille, Flammarion 1986)

(2) Benjoin : résine à l’odeur vanillée obtenu par incision du tronc des plantes du genre Styrax. Ambre gris : concrétion intestinale du cachalot.. 

(3) La Géographie des odeurs, dir. par R. Dulau et J.-P. Pitte, 1998

(4) séminaire PJGN, novembre 2018

(5) « Olfaction in the fetal and premature infant: functional status and clinical implications » B. Schaal, T. Hummel, R. SOUSSIGNAN, Clinics in Perinatology, vol. 31, 2004.

(6) P. Canac, Ch. Samuel, S. Socquet Guide de l’odorat, 2015

(7) conférence de D. Frere, Collège de France, novembre 2016

(8) OSTMR Olfactory Stimulation Therapy and Memory Reconstruction par O. Alexandre.

(9) Cosmetic Executive Women créée à Garches en 2001

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